Stagiaire

Quatre jours, quatre stages

Pendant quatre jours, je vais sillonner les ateliers proposés par Article 23, une asbl liégeoise basée sur l’Article 23 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, cité ci-dessous. Je commence par me rendre au sein de la branche construction, bâtiment. Le rendez-vous est matinal, 7h20. Pas tant que ça finalement quand on considère l’heure à laquelle les ouvriers doivent se rendre sur chantier habituellement. La voiture garée, je décide d’enfiler la paire de chaussures de sécurité que j’ai laissée dans le coffre, je mange une tartine et me voilà en chemin vers le point de rendez-vous. Le soleil n’a pas encore percé les nuages, le ciel reste sombre. Et pendant quelques minutes, j’attends là, seul. Et puis, une camionnette pointe le bout de son nez, le genre de camionnette qu’on utilise pour les chantiers. Bingo. C’est Micha qui en sort, nous ne nous sommes jamais rencontrés. Je pense d’abord qu’il s’agit de Fabrice, le coordinateur de l’atelier, mais il ne porte pas de lunettes, comme me l’a décrit Gaëtane, l’agent d’insertion avec qui je me suis entretenu quelques jours auparavant.

Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage.

Micha est un des chargés de projet. Avec Jérémy, ils accompagnent les stagiaires sur les différents chantiers et tentent de partager leurs connaissances. Après avoir garé la camionnette correctement, il m’accompagne vers le bureau où tout le monde se rassemble. À quelques mètres du carrefour où j’attendais se trouvent déjà plusieurs personnes. Cigarette dans une main, tasse de café dans l’autre pour la plupart. Je me sens tout petit dans ce groupe qui se connaît depuis des mois. L’accueil est pourtant chaleureux. Petit à petit, je découvre une dizaine de personnes, rassemblées dans un même but : apprendre un métier. Au départ, je découvre surtout une bande qui semble soudée, où les blagues amicales fusent.

L’heure du briefing ne se fait pas attendre. Fabrice est arrivé, cheveux coupés à ras, lunettes. Comme Gaétane me l’a décrit. Il faut d’abord charger le matériel dans l’une des camionnettes, celle qui n’a pas servi à transporter toutes les affaires du barbecue de la veille. Aujourd’hui, nous partons pour un chantier de toiture du côté d’Ans. Un monsieur à la retraite qui a décidé de se reculer de la ville pour couler des jours plus tranquilles. Il a fait appel à Article 23 parce que le projet de réinsertion par le travail lui plaît. L’idée d’être aidé et d’aider le satisfait. Mais il s’agit aussi de la rapidité avec laquelle l’ASBL a pu répondre à son offre ainsi que leur disponibilité.

Micha fait le plein de la camionnette. Michaël est pris d’un fou rire. 

Dans l’atelier, c’est le branle-bas de combat. On prend du matériel à gauche, à droite, il n’y aura pas d’aller-retour pour aller rechercher quelque chose qu’on aurait oublié. Disqueuse, sacs de mortier, truelles, tout prend sa place à l’arrière de la camionnette blanche. Tandis que tout ce qui se trouve dans la grise devra être déposé à l’atelier Horeca, au restaurant Vol-au-Dessus. L’occasion de partager un nouveau café avec les stagiaires de cet atelier, de discuter avec Fred, l’un des assistants de projet, mais aussi de faire une petite pause avant la fin d’une longue journée.

Michaël s’occupe du miroir récalcitrant.

Une journée qui commence lentement mais qui s’accélère au fur et à mesure qu’on approche d’Ans. Tout le monde sort des véhicules, on décharge le matériel et on l’amène doucement dans cette maison de trois étages. L’échafaudage se monte sous la supervision de Fabrice, la peur du vide se fait sentir pour ceux qui n’en ont pas l’habitude. Quand on se trouve au-dessus, on voit la vallée se creuser de plus en plus, ce qui renforce l’impression de hauteur que l’on peut avoir. Et pourtant, le travail avance. De part et d’autre de la maison, on entend le pas des grosses bottines monter et descendre les escaliers.

 

Dans la salle de bain, on retire tout ce qui pourrait être abîmé lorsqu’on retirera le plafond. Un miroir récalcitrant donne du fil à retordre aux stagiaires. On ne trouve pas le tournevis qu’il faut, heureusement que Christophe a son couteau multifonctions sur lui. Félicien se charge du nettoyage, il balaie et met en place les couvertures qui vont protéger les toilettes et la baignoire lors de l’opération. Au-dessus de sa tête, Fabrice et d’autres sont déjà à l’œuvre. Cutter à la main, ils découpent les bandes de caoutchouc qui recouvrent la toiture plate. Une opération longue car il faut que les bandes soient encore transportables après. Tous les déchets sont lancés dans le jardin où d’autres les ramassent. Une journée qui s’articule autour de la déconstruction et la reconstruction de ce toit, sous un soleil qui réchauffe de plus en plus. Une fin de journée en vitesse afin de couvrir le toit pour s’il y a des intempéries. La suite se fera dans les prochains jours.

Environ une trentaine de stagiaires passent dans les ateliers chaque année. Depuis quinze ans, ça fait un paquet.

Rien ne différencie ces stagiaires d’un travailleur du bâtiment. Si ce n’est les connaissances. Sans le savoir, le propriétaire de la maison a fait appel à une équipe composée d’une multitude de profils. Des profils qui n’ont pas l’habitude de se voir accorder la confiance qu’on leur donne aujourd’hui. Ils ont pour certains un parcours en prison, des troubles psychiatriques, ne savent pas trop quel chemin emprunter. Ils se situent en marge de la société, à défaut d’être pleinement acceptés par celle-ci. Dans le cadre de l’atelier du bâtiment, ils se découvrent des capacités qu’ils n’imaginaient pas, se voient peintre en bâtiment ou plutôt maçon. Des métiers que monsieur et madame tout le monde exercent et qui permettent de mettre de côté un diagnostic ou des préjugés qui collent habituellement à la peau.

Leurs formateurs n’ont pas d’information sur ce qui les amène à Article 23, ils savent juste des choses basiques. Rien quant au passé ou au diagnostic de la personne, vierge de tout préjugé. Au fil du temps, un lien de confiance se crée et des confidences se font, sans que les assistants de projet ne posent de jugement. Le public avec lequel ils travaillent n’est pas plus compliqué que les gens « normaux », loin de là.  Pietro, l’oncle de Fabrice qui a occupé le même poste que son neveu quelques années plus tôt, a d’ailleurs eu moins de problèmes en quinze ans dans cette structure que dans le privé. Les formateurs savent aussi que c’est le plus beau public qu’ils puissent avoir. Des personnes qui ont envie et ne demandent qu’à apprendre. Le plus compliqué, c’est de savoir ce qu’il se passe une fois qu’ils volent de leurs propres ailes. Pietro ne s’y intéresse pas. « J’ai environ une trentaine de stagiaires passent dans les ateliers chaque année. Depuis quinze ans, ça fait un paquet. ».

Aujourd’hui, Pietro s’occupe de l’atelier horéca. Il gère surtout l’entreprise mais ne prend pas part à la popote interne de la cuisine. Ceux qui décident ce qu’on sert, ce sont les stagiaires. Pas lui. Ce qui l’intéresse, ce sont les chiffres. Tant que la cuisine est bonne, ma foi. Pour éviter la répétition et les effets de style, je ne parlerai que très peu de cette cuisine. Certainement semblable à tant d’autres en Belgique où plusieurs personnes travaillent sous « les ordres » d’un chef. Quand je m’y suis rendu, Malek tenait ce rôle. Depuis toujours, il cuisine. À Alger, aux côtés de sa mamy, il en a appris des choses. C’est de là que vient la passion. Comme dans toutes les cuisines, l’heure du service retentit, les choses s’accélèrent. On se bouscule, on parle fort pour se faire entendre. De gauche à droite, on court. Chacun à son poste, prêt à satisfaire les clients dans les plus brefs délais. Au lieu de vous le raconter en texte, je vous le raconte en images.