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Un lieu, une philosophie

Cet été, et pendant plusieurs semaines, je me suis entièrement plongé dans la réalisation du reportage à l’Autre ‘Lieu’. C’est un endroit où j’ai passé énormément de temps et où j’ai rencontré beaucoup de personnes d’horizons bien différents. Les premiers jours, je n’ose pas trop sortir mon appareil photo. Tant par timidité que par peur de gêner les personnes avec qui je parle. Pourtant, au fil des jours, des liens se créent et la barrière invisible que j’ai imaginée disparaît.

Le temps d’une visite d’exposition au Rouge Cloître, je me mets à discuter avec Lionel. Il aime la photographie, ce qui nous fait un gros point en commun. Il me parle de sa vie, de ses passions. Notamment les arts martiaux qu’il pratique depuis bien longtemps. Assis côte à côte dans le métro, il me montre l’une de ses séries photo sur le petit écran de son téléphone. Un ensemble de tasses de café qu’il capture dès qu’il en boit un. Ses séries me font sourire, me rappellent lorsque je suivais, moi aussi, des cours à l’Académie des Beaux-Arts. Cette journée se termine en beauté par un verre pour les cinquante ans de Dimitri. Sous le soleil, des bougies sont soufflées, des rires échangés. L’ouverture des personnes avec qui je me trouve me frappe de plein fouet.

 

À d’autres moments, le temps me semble long. J’ai l’impression que le reportage n’avance pas ou ne prend pas la tournure que je veux lui donner. Et ainsi va la vie. Car ces moments d’échange, de partage, d’ennui font également partie du métier. Pourquoi chercher la différence ou des éléments qui sortent de l’ordinaire quand il n’y en a pas ? Le silence, en réponse au bruit.

 

Plus tard dans le mois de juillet, je rencontre Chantal, avec qui je passe beaucoup de temps. L’été, il n’y a pas grand monde dans les grandes pièces de l’Autre Lieu, alors une relation se crée. Elle ne veut pas que je la prenne en photo, et je respecte entièrement sa décision. D’après ce que j’ai compris, elle a fait une dépression il y a quelques années. Je n’arrive pas à l’imaginer au fond alors que c’est la personne qui m’a fait le plus rire pendant cette immersion. Chaque jour, des blagues teintées d’ironie viennent égayer mes journées. Elle se voit presque humoriste, je serais un des premiers à assister à son spectacle.

Un moment particulier me tient fort à cœur. Il s’agit du groupe de lecture qui se réunit tous les vendredis. À voix haute et devant cinq ou six personnes, on lit un passage d’un texte qui nous a touché, nous pose question ou que nous voulons partager. Un acte simple et parfois fort. Je me souviens d’un jour où Kévin, que j’ai rencontré quelques jours plus tôt, se met à lire un texte qu’il a écrit lors d’un séjour à l’hôpital. Un texte qui me touche, me bouleverse presque tant il est pensé depuis son être le plus profond. Lionel fait également partie de ceux qui participent à cet atelier. Un atelier où il partage également des textes qui lui sont propres, des citations qu’il écrit dans son carnet et d’autres encore.

En passant des jours et des jours au sein de cette asbl, j’ai pu me rendre compte de choses que je n’aurais pas vues en y passant quelques heures. Rencontrer des gens qui ne viennent là que quelques fois par mois ou qui ne passent que le vendredi après-midi lors de l’Amikaro, une après-midi autour de tasses de café. Mais ce que j’ai retenu par-dessus tout, c’est que même avec un diagnostic ou un passé en psychiatrie, nous sommes pareils. Juste des personnes comme les autres.

On peut être schizophrène et être en bonne santé mentale. Tout comme on peut n’avoir aucune pathologie et être en très mauvaise santé mentale

Dans le mook, cette citation peut prêter à confusion quand on ne connaît pas le secteur de la psychiatrie. Il nous semblait important de pouvoir préciser pourquoi nous l’avons placée là. Selon l’OMS, « la santé mentale est un état de bien-être dans lequel une personne peut se réaliser, surmonter les tensions normales de la vie, accomplir un travail productif et contribuer à la vie de sa communauté. Dans ce sens positif, la santé mentale est le fondement du bien-être d’un individu et du bon fonctionnement d’une communauté ». Une fois qu’on sait cela, on peut interpréter la citation dans le sens suivant : « on peut être schizophrène et se sentir bien dans sa peau comme on peut ne souffrir d’aucune pathologie psychiatrique identifiée et se sentir très mal dans sa peau ».

Julien*

Vous ne le découvrirez pas en image et ne l’avez pas vu dans le mook. Pourtant, on parle de lui. Il s’est livré à notre micro. Allumez le volume de votre ordinateur, mettez vos écouteurs si vous êtes sur votre téléphone et plongez dans son témoignage. Un premier épisode pour vous mettre en lien avec un événement vécu il y a plusieurs années.

Il se livre sur cet épisode psychotique qui a mené à sa mise en observation. Quarante longs jours, parfois dépourvus de sens. Une privation de liberté qui, pour lui, criminalise cette maladie et freine le rétablissement. Mais c’est quoi pour lui une crise psychotique? Avec ses mots, il explique ce qu’il vit et ressent.

À plusieurs reprises, quand il monte en crise, Julien* a rencontré les forces de l’ordre. Leurs réactions ont un réel impact sur ce qu’il vit sur le moment et ils sont loin de procéder tous de la même manière. Parfois avec tact, d’autres fois en appliquant strictement la procédure : menottes, cachot. Une privation de liberté qui, souvent, renforce l’épisode psychotique.

Après plusieurs années sur le chemin du rétablissement, Julien* revient sur ses premiers pas dans le secteur psychiatrique. Un monde sur lequel il avait de gros préjugés, comme nous au départ de ce travail et peut-être vous. Du début à aujourd’hui, il met des mots sur son parcours et les solutions qu’il a trouvées pour surmonter certains moments plus compliqués.

Par rapport au boulot, Julien* a eu du mal à accepter le fait qu’il n’était plus apte à travailler. Après sept ans, dur de sortir du quotidien : métro-boulot-dodo. Un départ plus compliqué où il passait le temps devant un écran à regarder des films et des séries. Et puis, notamment grâce à l’Autre Lieu, la prise de conscience que même si on ne travaille pas, on peut faire d’autres choses. Du bénévolat, des activités artistiques, aller boire un verre avec des amis. Depuis ce moment-là, il a mis des choses en place et aujourd’hui, ses journées sont bien remplies (tout en continuant à regarder films et séries).