Habitations protégées

Le portrait de Marie-Charlotte

 D’après son diplôme, Marie-Charlotte Six est assistante sociale. Dans la vie quotidienne, elle est aussi peintre, déménageuse et réparatrice de machine à lessiver. La responsable des habitations protégées de Lierneux remue ciel et terre depuis dix ans pour « rendre les résidents heureux ». Avec rigueur et dynamisme, elle encadre les projets de vies des usagers qui vont et viennent chacun à leur rythme.

« Salut Christophe, bien dormi ? Tu sais si les autres étaient déjà debout quand vous êtes partis ? Quelqu’un peut s’occuper de faire du café ? Merci Laurent ». D’un pas décidé, Marie-Charlotte vient de traverser la petite pièce qui relie son bureau à la salle où les résidents des habitations protégées de Lierneux l’attendent. Il est 9h30 et la chaleur accablante de ce mois de juillet ne surprend plus personne. Tout le monde est bien obligé de s’éveiller définitivement quand Marie-Charlotte, et son mètre septante, débordant d’énergie distribue les poignées de main. Du haut de ses talons compensés, la jeune femme se met à déplacer les tables pour mettre en place l’atelier de ce jeudi.

Si cette routine matinale est aujourd’hui bien établie, ce n’est que depuis dix ans que Marie-Charlotte sillonne les paysages bucoliques ardennais. Née à Bruxelles, elle a quitté les rues de la capitale pour entamer des études de psychologie à Louvain-la-Neuve. La bonne direction mais pas le bon chemin. « Je me suis rendu compte que les concepts, les théories m’intéressaient mais que j’avais plus envie d’être sur le terrain au contact avec d’autres personnes. Après trois ans, j’ai bifurqué vers des études d’assistante sociale à Liège ». En plus de sa formation, la Cité Ardente lui a offert un accent wallon assez prononcé. Ce qui rajoute quelques points à son capital sympathie.

C’est lors de son premier stage qu’elle atterri à Lierneux, plus exactement au Centre Hospitalier Spécialisé l’Accueil. C’est le déclic. Mis à part quelques mois à la sortie de ses études, elle ne quittera plus le village. Normalement, elle aurait dû réaliser les stages suivants dans des options différentes mais « j’avais vraiment trouvé ce qui me convenait. C’est la psychiatrie qui m’intéressait. J’ai écrit plusieurs lettres de motivation dans lesquelles je demandais à continuer expressément dans le secteur psychiatrique ». Accepté ! Marie-Charlotte revient à l’hôpital dans un autre pavillon l’année suivante et passe la porte des habitations protégées pour la première fois lors de sa troisième année d’étude. « Mes maitres de stage, Guy Daigneux et Michel de Bie m’ont transmis leur passion et une certaine manière d’envisager notre métier. Chaque résident est une personne avant tout, avec une pathologie d’accord, mais ce qu’on prend c’est la personne avec son vécu, ses difficultés et on travaille ensemble. On ne met pas les individus dans des cases ». En 2008, alors qu’elle travaille pour un service d’aide et soins à domicile dans la province liégeoise, Michel de Bie lui fait savoir qu’il quitte les habitations protégées. La place est libre. Marie-Charlotte peut postuler.

Bac +3 en débrouillardise

Assistante sociale avant tout, Marie-Charlotte accueille des personnes en difficulté psychiatrique ou souffrant d’assuétudes au sein des maisons communautaires. Ces personnes y emménagent afin de profiter d’un environnement favorable et d’une certaine protection pour apprendre à vivre au quotidien avec leur maladie.

La richesse de son boulot, c’est sans aucun doute l’hétérogénéité des personnes qu’elle rencontre. Chaque résident est différent et chacun organise sa semaine comme il le souhaite avec ses activités propres.  « Je ne m’ennuie jamais. Tous les jours, il y a un nouveau truc qui se passe. J’ai déjà été déménageuse, réparatrice de machine à laver, secrétaire, peintre et j’ai même visité une porcherie », rigole-t-elle. Quand on lui demande sa dernière épopée, la volubile et spontanée Marie-Charlotte s’empresse de la raconter.

Je crois en eux. Je leur dis. Je leur montre

Alors qu’elle n’a aucune idée de ce qu’est une « surface de réparation » ou une « ligne de touche », Marie-Charlotte s’est surprise à discuter avec un entraîneur du Royal Lierneux Football Club. Cette situation-ci, elle la doit à Denis, un jeune résident qui souhaitait rejoindre un club de football. « J’apprends plein de choses grâce à eux ! », s’exclame la responsable. Vingt-deux joueurs se sont inscrits mais seuls quinze seront repris par le club pour former l’équipe de la saison 2018-2019. Denis a reçu un planning de préparation de la part de l’entraîneur. Une avalanche d’exercices quotidiens pour être d’attaque physiquement dès le début de la saison. Et c’est Marie-Charlotte qui supervise les efforts de Denis qui, plus motivé que jamais, s’entraîne sans jamais baisser les bras.

Cinq jours avant l’annonce officielle de la sélection d’équipe, Denis souhaite intensifier son entraînement. « Je ne sais pas m’entraîner au tir au but car je n’ai pas de gardien… ». Marie-Charlotte n’enfile pas les gants et les crampons pour se transformer en Jean-Marie Pfaff des grands soirs mais fait le tour des résidents et recrute rapidement deux gardiens de but. Ils chargent le matériel et tout le monde embarque dans sa voiture, direction le terrain de foot. « Je n’ai pas fait gardien mais j’ai quand même couru après la balle car il y avait des trous dans les filets et ça partait bien loin », s’amuse-t-elle.

Le téléphone sonne. Jamais bon signe si tard. Marie-Charlotte décroche. C’est Denis qui hurle de joie dans le haut-parleur. Il est sélectionné pour faire partie de l’équipe. Elle a beau ne rien y connaitre en football, l’assistante sociale est plus que ravie. « Marie-Charlotte, on ne pourra jamais dire qu’elle ne croit pas en nos projets ! », insiste le nouveau joueur du RFC Lierneux. « Certaines volontés des résidents sont réalistes et plausibles dans le cadre de leur cheminement. Dans ce cas-là, je mets tout en œuvre pour que la personne y arrive. Il y a aussi des envies qui ne sont pas réalisables et ça je ne rentre en aucun cas dedans », précise la responsable. « Je crois en eux. Je leur dis. Je leur montre. Il y a un grand manque de confiance en soi chez ces personnes qui sont passées par l’hôpital. Je m’attelle à souligner le positif, ce qui ne veut pas dire que j’oublie les points négatifs sur lesquels on doit continuer à travailler ».

Maman des résidents. Malgré elle…

C’est au moment où elle dépose ses enfants à l’école que Marie-Charlotte allume son téléphone professionnel. Avant cela, il reste éteint, sauf si elle est de garde. « Mes vingt-cinq minutes de trajet, c’est mon sas où je passe du mode maman au mode boulot ». Parfois, elle reste bloquée sur le premier mode. Alexandra, une résidente, la décrit avec reconnaissance comme « la maman de la grande famille de l’IHP ». Pourtant, l’assistante sociale s’impose le maintien d’une distance professionnelle. « On se serre la main, nous ne sommes pas des copains ». Cela permet de garder à l’esprit que les habitations protégées restent une institution où l’on travaille et que les résidents doivent aussi se construire sans elle. « Je suis une personne de référence, mais ils doivent pouvoir vivre sans que je sois à leur côté ».

On se serre la main, on n’est pas copains

Certes Marie-Charlotte dirige l’habitation protégée d’une poigne de fer et d’un grand sourire, mais elle sait aussi couper les ponts avec son travail lorsque c’est nécessaire. Éviter que la relation résident-travailleurs ne devienne trop familière est aussi un moyen de se protéger. Même si, la plupart du temps, ce sont les rires et la bonne humeur des résidents qui animent les maisons, les souvenirs douloureux et les décompensations font également partie de la vie en habitation communautaire. Prendre du recul vis-à-vis de son travail lui permet de faire la part des choses et de continuer à le faire convenablement. « Il faut pouvoir être empathique et savoir écouter le ressenti de la personne qui vient avec une anamnèse. Il faut pouvoir comprendre ce par quoi elle est passée, se mettre à sa place mais il faut aussi être capable de ne pas prendre les problèmes pour soi ». Les histoires tristes et éprouvantes que peuvent lui raconter les résidents durant ses heures de travail, elle les laisse à Lierneux en fin de journée.

Mon métier, c’est de travailler avec des personnes qui ont énormément de ressources et essayer de les mettre en avant. Quand on voit que la personne y arrive, c’est juste génial !

Heureusement pour son moral, ce ne sont pas ces évènements qui rythment le quotidien des habitations. Que ce soit la sélection dans un club de foot, l’entretien d’un potager ou n’importe quelle autre petite victoire, Marie-Charlotte ne manque jamais de rendre le mérite à la personne qui a produit les efforts. « C’est toi qui l’a fait ! », « C’est ton projet ! ». Elle et ses collègues se démènent pour établir un cadre favorable mais c’est le résident qui réussit et qui avance vers un mieux.

Atelier radio à l’habitation protégée de Lierneux

Dans les années nonante, plusieurs formes d’habitats de soins voient le jour : les maisons de soins psychiatriques (MSP), les initiatives d’habitations protégées (IHP) et les plateformes de santé mentale. Les objectifs de ces nouvelles infrastructures sont de réduire le nombre de personnes hospitalisées en psychiatrie, de rendre les soins plus humains et de faire des économies.

Les personnes souffrant de troubles psychiatriques ou d’assuétudes qui ne nécessitent pas des soins hospitaliers continus ont par exemple la possibilité de se diriger vers une habitation protégée. Elles y sont hébergées, accompagnées et aidées dans leurs milieux de vie. En vivant en communauté mais sans l’assistance d’un personnel hospitalier, elles (ré-)acquièrent certaines aptitudes sociales qu’un long séjour à l’hôpital peut faire oublier. Une fois accueillis dans une habitation, les résidents prennent des distances avec les structures médicales fermées et retrouvent petit à petit une autonomie.

Pour cela, des activités individuelles ou en groupe sont organisées. À Lierneux, la plupart des résidents travaillent bénévolement à Â Bas-Mont, un petit restaurant lié à l’habitation protégée. Certains vont à l’atelier créatif, d’autres au football ou encore à la ferme…

Un matin de juillet, équipé de deux micros et un enregistreur, on a poussé les portes de l’habitation protégée de Lierneux. Autour de quelques tasses de café, les résidents du lieu se sont confiés sur l’importance du passage par l’IHP et sur différents thèmes, dont les préjugés et le regard des autres.