Une journée à la ferme

Fermes de soins, soins verts et aspects thérapeutiques de la nature…

Peu connu en Wallonie, le concept « ferme de soin » est plus célèbre au nord de la frontière linguistique. Depuis une quinzaine d’années, le Steunpunt Groene Zorg, une association flamande, soutient l’idée de « soins verts ». Selon laquelle le contact avec la nature favoriserait le bien-être physique et mental des personnes fragilisées. En 2016, l’association comptait déjà plus de 900 fermes partenaires.

Autrefois, les personnes malades hébergées dans les fermes de Lierneux, en province de Liège, prêtaient leur force de travail. Après plusieurs années, le nombre de pensionnaires par ferme a été limité à cinq pour éviter que l’aide et le toit offerts à ces personnes ne soient effacés par un objectif commercial. Lentement, la maladie mentale a quitté les fermes ardennaises.

Aujourd’hui, des associations recommencent à pratiquer l’agriculture sociale dans les champs wallons. Nous avons d’abord rencontré Positive Agritude. Ce projet lancé par le Centre Hospitalier Spécialisé l’Accueil vise notamment à responsabiliser les patients volontaires et leur donner l’opportunité de se revaloriser en passant une journée par semaine dans une exploitation. Quelques mois plus tard, nous avons rencontré l’asbl « Nos Oignons » et passé une journée dans le projet « Nos Oignons d’Entre Mots ». Ce projet est porté par le Service de Santé Mentale d’Ottignies et complète sa proposition d’accueil individuel chez les agriculteurs du Brabant wallon par un atelier collectif destiné à à des usagers de services de soins en santé mentale (SSM).

« C’est un terreau de belles rencontres, de reprise de confiance en soi. On se sent utile. On réapprend à se nourrir soi-même. Les gens repartent de l’atelier avec des œufs, du beurre… C’est le fruit de leur travail et ça a une saveur incomparable. C’est très valorisant ! », partage Samuel Hubaux, employé de l’asbl Nos oignons.

Plonger les mains dans la terre, entretenir des plants de légumes ou traire une vache… Ces activités apporteraient-elles une valeur ajoutée aux soins traditionnels ? Prenez vos bottes et votre anorak, il est temps d’aller faire un tour dehors !

Positive Agritude

Depuis 2017, la cellule Positive Agritude du Centre Hospitalier Spécialisé l’Accueil propose un retour à la nature pour des personnes psychiatriquement fragilisées. Le réseau rural tisse des liens entre celles-ci et des agriculteurs qui souhaitent partager leur métier et offrir un peu de leur temps.

Le brouillard fait de la résistance aux premiers rayons de soleil.  Les prairies et les bosquets de Freyneux, un petit village de la commune de Manhay, sont camouflés par ce voile blanchâtre. On ne voit pas grand-chose, mais on sent. On aime ou on n’aime pas, l’odeur typique de la ferme. Le mélange olfactif lisier-boue-compost rappelle à nos narines urbanisées que c’est ici que ça se passe. C’est chez José que poussent nos salades et que le lait qu’on retrouve dans nos produits laitiers est récolté.

Christophe, résident des habitations protégées de Lierneux, est loin d’être gêné par cette odeur. Son nez en a vu d’autres. Ce qu’il préfère, c’est amener la nourriture à la porcherie… Dans son traitement, il y a des médicaments et des activités. Le jeudi, il travaille aux cotés de José. Il enfile un vieux training, son survêt Puma et il se rend à l’hôpital de jour de Lierneux, le point de rendez-vous.

Aux alentours de 9h30, il change de chaussures à l’entrée de l’étable et la journée peut commencer. Comme première mission, il se charge de la couverture d’un silo avec de vieux pneus pendant que José, le fermier, finit la traite. Une fois que le lait a terminé de couler, Christophe prend en charge le troupeau pour l’amener dans le champ d’en face avec quelques « allez les filles » en guise d’encouragements. « Parfois on pose des clôtures et la semaine prochaine ce sera la première fois qu’on ramasse les pommes », se réjouit Christophe. L’après-midi, ils couperont du bois. Enfin, José coupera le bois avec son fils. « Je peux tout faire du moment qu’il n’y a pas de moteur. Je ne peux pas manipuler la tronçonneuse, donc je ramasse les bûches. C’est une question d’assurance », précise-t-il.

Maraîchère à l’hôpital

 

Christophe n’est pas le premier à trouver le sentier qui mène à la ferme sur son parcours en santé mentale. Les bases de Positive Agritude ont été posées à l’été 2016, par France Dehareng, la directrice du CHS l’Accueil de Lierneux, suite à un appel à projet dans le cadre du Programme wallon de Développement Rural 2014-2020. « Sept projets ont été financés en Wallonie. La directrice nous a engagées pour mettre l’idée Positive Agritude sur pied. Clémentine est ergothérapeute et moi je suis maraîchère, formée en écologie sociale », explique Manon Bernier. Cette agriculture sociale n’a pas vu le jour en Wallonie alors que plus de 1000 fermes accueillent des usagers en Flandre. L’Angleterre, elle aussi, développe des initiatives similaires.

Le respect d’un planning d’activités stable, le contact avec des animaux et le retour à la nature, c’est thérapeutique.

La première grande étape pour Clémentine et Manon a été la création d’une convention. Celle-ci stipule que ce n’est pas un contrat de travail rémunéré par exemple. On y retrouve aussi le type d’activités proposées, les défraiements variables pour les repas et l’assurance supplémentaire éventuelle ou encore le fournisseur des tenues spécifiques, si nécessaire. « L’assurance qui permet aux patients d’aller en ferme est celle de l’hôpital. C’est une des conditions de « sélection ». Il faut que la personne soit toujours reliée à l’hôpital. Nous demandons aussi à l’agriculteur qu’il soit assuré de son côté s’il occasionne un dommage corporel au patient », précise Manon.

Les personnes qui se rendent à la ferme ne reçoivent pas d’argent pour les services qu’ils rendent. Ni Positive Agritude, ni les fermiers ne prétendent fournir une formation à ces derniers. La journée à la ferme est une occupation hebdomadaire. Cet aspect régulier permet aux participants de structurer leurs semaines. « Le respect d’un planning d’activités stable, le contact avec des animaux et le retour à la nature, c’est thérapeutique », estime la jeune maraîchère.

Avec sa collègue, elle essaie d’assurer les trajets des usagers pendant les six premiers mois. « Ce sont des moments importants. On discute avec l’agriculteur, parfois on boit une tasse de café. Il y a un lien qui se crée. Quand on va les rechercher, les patients nous racontent comment s’est passée la journée. On pose des questions. On va parfois un peu plus loin si on sent que la personne a quelque chose à nous dire ». Manon et Aurélie ont décidé de démarcher les fermiers dans un rayon de 30 kilomètres autour de Lierneux. Ce qui correspond plus ou moins à la zones que couvrent les soins ambulatoire Psy 107. « Plus loin, ça devenait compliqué pour les trajets », admet Manon Bernier.

 

Elle tente avec enthousiasme d’imaginer ce qui pourrait ressortir de cet appel à projet wallon. « On peut envisager la prescription de soins verts par exemple. Un médecin pourrait prescrire une semaine à la ferme en cas de burn-out ou autre maladie. Ça pourrait même aller plus loin. Comme en Flandre, où il y a des enfants placés par le juge ou des personnes à mobilité réduite qui vont passer du temps aux cotés de fermiers ».

« Un beau métier »

 

Pour José, l’expérience positive Agritude s’est alignée sur sa volonté de lever le pied une fois par semaine. « Je voulais diminuer la pression. Le jeudi est devenu un jour où on s’occupe plus calmement. Les autres jours, on court, on saute dans la voiture et ça ne s’arrête pas ».

Après un an, il a fallu réaliser un premier bilan. Une réunion d’équipe avec les usagers et les fermiers a permis de tirer les premiers enseignements de l’expérience Positive Agritude. Et c’est plutôt positif selon Manon Bernier. « De manière générale, les personnes s’expriment beaucoup plus. Elles expliquent ce qu’elles font à la ferme et elles en sont fières. Il y a un certain bien-être physique qui s’installe. Certains perdent du poids, d’autres diminuent la cigarette. C’est comme un entrainement. Au début c’est difficile et puis après on sent la différence ».

Je voulais diminuer la pression. Le jeudi est devenu un jour où on s’occupe plus calmement. Les autres jours, on court, on saute dans la voiture et ça ne s’arrête pas.

L’usager développe une relation particulière avec le fermier qui l’accueille. À midi, Christophe mange un plat chaud avec la famille de José. Ils lisent la revue agricole, se charrient, parlent des vaccins des cochons ou du travail qui les attend l’après-midi. Après plusieurs mois, l’émancipation du patient dans un milieu naturel se transforme en un gain de temps pour le fermier. « L’usager reçoit ses petites responsabilités. Il sait que quand il arrive, il doit gérer les lapins par exemple. Même si ce sont parfois des choses simples, ce sont des choses qui ne sont pas à refaire pour l’agriculteur », souligne la responsable de l’initiative.

Au-delà de la rentabilité, la présence d’une personne aux côtés de l’agriculteur favorise le bien-être de ce dernier. « C’est valorisant de transmettre un savoir », estime la jeune maraîchère à qui une agricultrice a confié un jour « redécouvrir son métier grâce à cet accueil ». C’était devenu la routine pour elle de nourrir les veaux. C’est en expliquant comment s’y prendre à un usager qu’elle s’est rendu compte à quel point elle avait un beau métier. De son coté, José n’est pas seul. Il travaille avec son fils, qui a décidé de reprendre la ferme familiale pour une quatrième génération. Mais il ne voit pas de raison d’arrêter si ça fait du bien à Christophe. Et si Christophe décide de ne plus venir, « je devrais en accueillir deux pour le remplacer », rigole l’agriculteur.

Nos oignons

« La rose elle-même n’a point de pétales aussi serrés que l’oignon. Serait-ce pour garder un secret ou cacher un cœur trop sensible ? La rose enchante, il est vrai, mais l’oignon nourrit. Et c’est là son espoir d’être estimé dans un temps où l’on dit que le beau c’est l’utile ».

Des vieux coussins tachés de terre, une petite cuisinière et un poêle à bois, ça suffit largement pour aménager un abri de luxe au milieu des champs de Bousval. L’hiver approche et la capacité de la petite cafetière du cabanon à réchauffer tout le monde est de moins en moins négligeable. « Tu mets tout ça au four, une vingtaine de minutes et c’est délicieux ». En attendant que ça chauffe, on s’échange les dernières recettes. On se met d’accord sur les tâches à effectuer. Une ‘lampée de caoua’ et c’est parti ! Chacun à leur rythme, les participants s’éparpillent sur la parcelle de potager. C’est peut-être la dernière récolte de l’année. Les carottes ne sont visiblement pas pressées de sortir. Par contre, les courges et les navets poussent à foison.

Depuis 2012, l’asbl Nos oignons propose des ateliers collectifs de jardinage et met en relation des institutions de soins en santé mentale et des professionnels de l’agriculture. « On donne un coup de main à un agriculteur pour sa production et on lui amène de la compagnie. En échange, il nous met une parcelle à disposition, des semences, de l’outillage, des conseils techniques et à la fin de la journée tout le monde repart avec son panier de légumes de saison », explique Samuel Hubaux, sociologue de formation et porteur du projet.

On a songé à ouvrir une boulangerie et puis un ami maraîcher m’a proposé de travailler avec nous

À l’origine, la volonté de travailler la terre avec des personnes fragilisées ayant des difficultés psychiatriques émane du Club Antonin Artaud, ancien lieu de travail de Samuel Hubaux. Le souhait est d’élargir l’offre du centre en proposant une activité en lien avec une réalité très concrète du quotidien: l’alimentation. « Il manquait une étape entre un centre de jour, où il y a un accompagnement de la personne assez important, et la reprise d’une activité dans un cadre qui n’est pas dédié principalement au mieux-être de la personne », raconte l’ancien employé du Club. « On a songé à ouvrir une boulangerie et puis un ami maraîcher m’a proposé de travailler avec nous », poursuit-il. La possibilité de mettre les mains à la terre et d’avoir un contact avec un professionnel et sa réalité plait. C’est le début d’un partenariat.

Carrefour des transitions

Année après année, l’asbl se développe, particulièrement au sein du Brabant wallon. À partir de 2017, Nos oignons devient co-auteur de trois projets pilotes centrés sur l’organisation d’accueils individuels et portés à titre principal par le Service de Santé Mentale (SSM) « Entre Mots » d’Ottignies, le SSM « Safrans » de Braine l’Alleud et le CPAS de Tubize. Ces projets sont co-financés par la Wallonie et le Fonds Européen Agricole pour le Développement Rural (FEADER) dans le cadre du Plan wallon de Développement Rural 2014-2020. En favorisant les collaborations entre des institutions sociales ou de santé et des professionnels de l’agriculture, Nos oignons aide ces deux secteurs en chantier de s’enrichir mutuellement.

Année après année, l’asbl se développe, particulièrement au sein du Brabant wallon. À partir de 2017, Nos oignons devient co-auteur de trois projets pilotes centrés sur l’organisation d’accueils individuels et portés à titre principal par le Service de Santé Mentale (SSM) « Entre Mots » d’Ottignies, le SSM « Safrans » de Braine l’Alleud et le CPAS de Tubize. Ces projets sont co-financés par la Wallonie et le Fonds Européen Agricole pour le Développement Rural (FEADER) dans le cadre du Plan wallon de Développement Rural 2014-2020. En favorisant les collaborations entre des institutions sociales ou de santé et des professionnels de l’agriculture, Nos oignons permet à ces deux secteurs en chantier de s’enrichir mutuellement.

La psychiatrie, avec la réforme 107, et l’alimentation, avec les récentes polémiques liées aux pesticides, sont tous deux en pleine transition. L’agriculture sociale appliquée à la santé mentale permet à la psychiatrie de sortir des murs des institutions et aux agriculteurs d’avoir le temps, le moral et la force de bras pour essayer de nouvelles pratiques plus en phase avec les valeurs qui se développent actuellement.

« Mon souhait, c’est que tout travailleur social, dans n’importe quel SSM ou CPAS puisse un jour organiser un accueil à la ferme. En prenant toutes les précautions nécessaires pour éviter les abus, évidemment », confie Samuel Hubaux.  Si l’abus le plus facilement imaginable est l’exploitation d’une personne par un agriculteur, « nos collègues flamands, qui ont déjà une certaine expérience en agriculture sociale, nous expliquent que lorsqu’ils constatent une dérive, c’est plus souvent l’agriculteur qui se trouve démuni car le centre de soins n’accompagne plus correctement la personne une fois qu’elle fréquente la ferme. Mais dans notre pratique, les dérives sont très marginales. Nous opérons  des mises au point régulières qui permettent de construire ensemble un cadre pérenne« , nuance-t-il.

Retour au potager

Depuis 2018, le projet-pilote Nos Oignons d’Entre Mots favorise la rencontre entre des agriculteurs et des personnes fragilisées. Quelques-unes de ces personnes sont accueillies individuellement dans des fermes de la région, mais aujourd’hui nous rejoignons l’atelier collectif organisé sur un terrain de la Ferme de la Distillerie.

Brouette par brouette, les feuilles mortes tapissent la parcelle mise à disposition des bénéficiaires du projet « Nos oignons ». On arrose les quelques plants installés sous la serre et on arrache les mauvaises herbes. Lentement, le soleil se fraie un chemin entre les nuages. Ça donne un peu d’énergie aux participants. Les plus expérimentés conseillent ceux qui ont moins la main verte. Le GSM de Benoit, responsable du projet, sonne. Un nouveau participant désire venir s’essayer au maraîchage. Avec plaisir ! Il lâche les outils et desserre le frein à main de sa voiture à quelques minutes d’intervalle pour descendre à la ferme, chercher un futur cueilleur de légumes.

L’attitude des encadrants est différente. C’est moins une relation ‘soignant-soigné’. C’est moins formel et plus relax.

Benoit Cession n’est pas maraîcher de formation. « Heureusement, je ne le suis pas. Je n’ai pas ‘l’expérience ultime’ qui fait qu’on vient me demander ce qui est à faire. Chacun vient avec son expérience, son savoir, ses questions et on construit ensemble », explique-t-il. Tout le monde apporte sa graine au potager. Certains ramènent les graines chez eux. « J’ai appris pas mal de choses grâce à Nos oignons. Ça m’a permis de faire un potager chez mes parents. Avec tous les légumes que je ramène d’ici en plus, on est obligé de surgeler », rigole Romain*, habitué des ateliers de Nos oignons presque depuis sa création.

« L’attitude des encadrants est différente. C’est moins une relation ‘soignant-soigné’. C’est moins formel et plus relax », partage Romain*. « Le contact à la terre, semer des graines et voir les plants grandir… Ça nous ancre dans des sensations un peu plus terre à terre. Ça casse la routine ». C’est la proposition thérapeutique faite par Nos oignons d’Entre Mots : aider la personne à prendre prise sur son environnement, tout en considérant ses difficultés. En prodiguant des soins à la terre ou aux animaux, les participants retrouvent un rythme et acquièrent des connaissances. Produire sa propre nourriture ou simplement regarder son potager bien entretenu a un effet valorisant sur tout un chacun. « Prendre soin de la terre, c’est prendre soin de la vie ».